LE PROBLÈME À TROIS CORPS

 

Cixin Liu

 

livre

Tout redevint alors silencieux. Seule l’antenne continuait à bourdonner dans le vent. Ye Wenjie observa dans le ciel nocturne les oiseaux qui regagnaient peu à peu la forêt. Elle leva une nouvelle fois les yeux vers l’antenne ; elle eut l’impression que c’était la gigantesque paume d’une main qui s’ouvrait vers la voûte céleste, une main dotée d’un mystérieux pouvoir surhumain.

 Littérature de l'imaginaire

 

Hard Science fiction

Adulte

 

  En pleine Révolution culturelle, le pouvoir chinois construit la base militaire secrète de Côte Rouge, destinée à développer une arme de grand calibre. Ye Wenjie, une jeune astrophysicienne en cours de « rééducation », intègre l’équipe de recherche. Dans ce lieu isolé où elle croit devoir passer le restant de sa vie, elle est amenée à travailler sur un système de télétransmissions dirigé vers l’espace et découvre peu à peu la véritable mission de Côte Rouge…

  Trente-huit ans plus tard, alors qu’une étrange vague de suicides frappe la communauté scientifique internationale, l’éminent chercheur en nanotechnologies, Wang Miao, est témoin de phénomènes paranormaux qui bouleversent ses convictions d’homme rationnel. Parmi eux, une inexplicable suite de nombres qui défile sur sa rétine, tel un angoissant compte à rebours…

Critique par Chloé M. R.

 

    Ce n’est pas lui qui m’a attirée en premier ; c’est son petit frère, le tome trois, avec son étrange titre, La Mort immortelle, qui a d’abord suscité mon intérêt. J’ai rapidement compris que j’abordais une série par sa fin et me suis alors tournée vers le premier tome. Ça n’a pas été le coup de foudre au premier regard ; le titre laissait supposer la nécessité de bonnes connaissances en astrophysique et, si les miennes sont correctes, je suis loin d’être ne serait-ce qu’une amatrice éclairée. Puis j’ai lu le résumé et, pour intéressant qu’il soit, la double temporalité du récit m’a fait tiquer. En effet, trop de romans gèrent mal ces questions temporelles, que ce soit parce qu’elles sont finalement peu utiles ou parce qu’elles induisent des erreurs grossières ou encore des paradoxes absurdes. Enfin, certains des éléments finaux de cette quatrième de couverture, parmi lesquels la biographie de l’auteur, trop exagérément apologétiques à mon goût, me décidèrent finalement à prendre ce roman, ne serait-ce que pour vérifier s’il méritait tant d’éloges outranciers. Bien évidemment, si ma curiosité était piquée, mes réticences demeurèrent aussi resta-t-il intouché sur mes étagères pendant des mois.

    Lorsque je me décidai finalement à exhumer ce roman de son tombeau de poussière pour l’ouvrir, j’éprouvai l’envie subite de le reposer et de le laisser à nouveau s’enfouir sous une couche de sédiments tant la police d’écriture me paraissait petite – et pourtant, ne lisant que des formats poche ou presque, je suis habituée aux micro-polices. A l’usage, on s’y fait et ça ne gêne pas tant que cela, mais le premier contact est difficile. D’ailleurs, cette affirmation peut être transposée à l’histoire elle-même : les premiers chapitres sont déstabilisants à plusieurs titres mais une fois la lecture lancée, il est difficile de l’arrêter. L’histoire commence par des tirs entre deux factions armées au milieu de la Révolution culturelle chinoise – dépaysant et inhabituel pour un lecteur européen – puis viennent, sans crier gare et dans le même chapitre, d’autres personnages dans un autre lieu. Et les chapitres s’enchaînent alors avec, certes, un personnage central pour créer une unité mais chacun propose une ellipse temporelle et l’introduction de pratiquement une dizaine de personnages potentiellement importants. Puis, coupure brusque, saut temporel inexpliqué, nouveau personnage principal et retour à l’introduction une nouvelle dizaine de personnages potentiellement importants. Si ces jeux de temporalité se justifient pleinement dans la construction du suspense du récit, à mon sens, ils complexifient inutilement le début de l’œuvre et ni la structure ni le rythme de celle-ci n’auraient pâti d’un début au présent de narration, d’autant que le roman contient, par la suite, des analepses vers cette période historique. Néanmoins, il faut souligner la parfaite maîtrise par l’auteur de cette double temporalité et de ce qu’elle implique, tout comme il maîtrise parfaitement et le style et les implications des entretiens policiers et des documents scientifiques déclassifiés qu’il transcrit au milieu même du récit, sans transition aucune, comme une partie intégrante de l’action.

    Tout ceci donne sans doute l’impression d’un roman complexe – et il l’est, parce que sa structure a été soigneusement réfléchie – mais il n’est pourtant pas compliqué à lire. En effet, on s’attache aux pas d’un personnage qui se trouve dans une situation qui l’amène à des découvertes, dès lors les incompréhensions du lecteur sont normales et ne font que renforcer le suspense. De même, lorsque les éléments de physique évoqués dépassent le stade de la culture générale scientifique (en tout cas selon les standards de l’auteur), le personnage n’hésite pas à interroger les autres pour obtenir des explications – et si c’est parfois un peu maladroit, cela permet de suivre aisément les réflexions théoriques. Par ailleurs, lorsque le roman fait référence à des éléments culturels précis, Liu Cixin n’hésite pas à glisser une note de bas de page pour s’assurer de la bonne compréhension de ses lecteurs ; le traducteur fait de même, pour les éléments peu connus des européens, dans un style très similaire à l’auteur ce qui crée une belle cohérence parmi ces notes. On peut sentir l’influence culturelle chinoise ailleurs que dans ces références, notamment dans certaines descriptions très picturales des scènes qui rappellent les estampes chinoises, mais aussi dans l’approche des personnages. En effet, tous sont à la fois très vides et très pleins : il n’y a pas de descriptions ou de longs moments que l’on passe en leur compagnie pour mieux les comprendre – personnages principaux exceptés – mais pourtant, ils sont parfaitement caractérisés grâce à des détails : un langage brusque et irrévérencieux pour l’un, une froideur détachée pour l’autre par exemple. De même, les relations et leurs évolutions sont contées en peu de mots : un échange de cigare en dit plus qu’un long discours. Enfin, pour évoquer un peu l’intrigue, certains éléments se devinent assez rapidement (je vous déconseille d’ailleurs vivement de lire les titres des chapitres à l’avance) mais n’enlèvent pourtant rien à l’intérêt du récit dans son ensemble. Quant aux thèmes abordés, ils sont assez classiques pour une œuvre de science-fiction : questionner la place de l’espèce humaine et celle de la science pour n’en citer que deux qui soient assez vagues afin de ne pas divulgâcher l’ensemble du roman. Notons toutefois qu’au premier abord le récit et l’action priment sur les thèmes réflexifs sans les effacer pour autant, ce qui satisfera à la fois les amateurs de bonnes histoires et ceux de réflexions profondes, leur pleine attention n’allant pas aux mêmes scènes.

    Ainsi, j’ai beaucoup aimé ma lecture, notamment parce qu’en finissant ce premier tome j’ai eu la sensation qu’il faudrait que je le relise une fois la trilogie finie pour véritablement le comprendre et l’analyser. En effet, les jeux d’échos qui parcourent le roman laissent envisager la possibilité d’autres échos entre ce premier tome et les suivants, voire une révélation qui m’obligera à relire ce roman-ci sous un autre jour. J’ai aussi particulièrement apprécié l’aspect très pictural de certaines scènes qui, pour moi, sont superbes – la fin de la première partie du premier chapitre par exemple. De même, les chapitres du jeu, que je n’ai pu aborder pour ne pas gâcher votre lecture, ont quelque chose de fascinant aussi bien dans leur scénographie que dans les thèmes qu’ils abordent et les personnages qui les habitent. Mon engouement ne dit que trop bien que je vous en conseille vivement la lecture, néanmoins, gardez à l’esprit que cela reste un livre complexe, notamment dans sa construction, et que le lire implique de lire la suite : sa fin nous laisse clairement sur notre faim.

 

note

Faussement simple

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